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Petite histoire de la trompette dans le jazz

Le cornet est un instrument prestigieux dans l’histoire du jazz, c’est lui qui conduit les ensembles. Au sein d’un orphéon, d’une fanfare, c’est au cornet que revient le premier rôle. Plus encore, dans la formation de base du jazz néo-orléanais telle qu’elle se cristallise au début du XXème siècle, le cornet constitue le pivot et le moteur.

Les premières années du XXème siècle furent sans doute marquées par la coexistence de plusieurs expressions musicales. D’un côté ceux qui comme le cornettiste Manuel Perez demeurent ancrés dans les marches à la Sonsa et jouent une musique encore loin du swing et même du ragtime. De l’autre tous ceux qui vibrent à l’écoute des musiciens noirs à commencer par celui que tous ont reconnu comme roi en ce début de siècle, Charles Buddy Bolden.

Longtemps resté un personnage quasi-mythique, Buddy Bolden est peu à peu sorti des limbes grâce à des travaux de recherche alliant le goût de l’érudition à la sagacité d’un Sherlock Holmes. Si une certaine aura romantique a ainsi été ôtée à notre héros, sa personnalité n’en demeure pas moins hors du commun. Etait-il barbier dans Franklin Street ? Editait-il vraiment une feuille à scandale, " The Cricket ", spécialisée dans le ragot et la médisance ? Questions toujours controversées.

Ce qui est sûr, c’est que Buddy Bolden naquit vers 1877 à La Nouvelle Orléans, qu’il devint professionnel bien avant sa vingtième année. C’est après 1895 que son orchestre, et sûrement sa musique, prirent une forme définitive. Autour de lui, un petit groupe de musiciens allaient le seconder jusqu’en 1906. Ces sidemen étaient Willie Courish qui jouait du trombone à piston, Frank Lewis et Willie Warner aux clarinettes, Jefferson Memford à la guitare, Jimmy Johnson à la basse et Henry Zeno ou Cornelius Fillman à la batterie. C’est à la tête de cette formation qu’il s’affirmera sans conteste semble-t-il comme le numéro un entre 1900 et 1906.
 
 
 
 


La puissance de son jeu, qu’on entendait selon les témoins à des miles de distance, l’émotion qu’il y mettait, son sens du rythme lui confèrent une réputation qui le fait se produire dans tous les lieux accessibles à un musicien de race noire. Il fréquente ainsi les théâtres aussi bien que les dancings ou les tavernes crapuleuses. Sa musique se différenciait fortement de celle, policée et plus technique, des Créoles. C’est d’abord par son caractère violent, direct, qu’elle impressionnait les auditeurs. Par le rythme qui mêle le battement des tambours de Congo Square aux syncopes hispanisantes. Il jouait le blues sur un tempo très lent, décomposé comme une marche funèbre, et était célèbre pour le sentiment qu’il y mettait, bouleversant son auditoire. Son public était populaire. Noir. Sa musique trop crue n’aurait pas convenu aux pique-niques de la bourgeoisie blanche.

Charles Buddy Bolden ne se contentait pas de la passion pour la musique. Il aimait aussi les femmes et l’alcool. Vivant vite et sans mesure, il verra sa santé se délabrer rapidement. En 1906, sa raison commence à vaciller. Interné à l’asile de Jackson, en Louisiane, il s’enfonce dans un oubli opaque. Ce long blues des ténèbres ne s’achèvera que près d’un quart de siècle plus tard, lorsque son cadavre sera " libéré ". Buddy Bolden a été tout à la fois agitateur, souverain et prisonnier. Extraordinaire symbole de la négritude, il incarne à merveille le père fondateur du jazz.