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Aussi n'est-il point trop surprenant que l'invention d'Adolphe Sax, dont les musiciens afro-américains des Etats-Unis allaient devenir les plus formidables propagandistes et démonstrateurs (un des lieux communs des histoires de cette musique, c'est que le véritable " inventeur " du saxophone est bien le jazz), se soit imposée comme l'instrument emblématique du jazz, devenu synonyme de toutes les langueurs et lyrismes nocturnes, accessoire et décor de toutes les séductions.

Le saxophone, plus que la triomphante trompette ou les autoritaires tambours, transcende
avec une sorte d'inhérente élégance toutes les différences et barrières de styles et d'époques,
comme s'il était, aussi, l'instrument de la continuité, de la transition douce et imperceptible.

D'un saxophoniste à l'autre, les changements sont évidents et pourtant d'un souffle au suivant le charme n'est jamais rompu. De l'ancêtre Coleman Hawkins au jeune Joshua Redman, du véloce Willie Smith à l'enveloppant Don Byas, en passant par le central Charlie Parker en qui se condensent toutes les vertus et virtuosités de cette aventure appelée jazz, c'est, pourrait-on croire, le même chant, la même incantation qui se prolonge et s'actualise, se diversifie et offre à notre écoute la magie d'avatars qui sont l'histoire et la mythologie du saxophone.
Le Saxophone

Les mouvements à peine perceptibles de la langue, les lèvres qui se serrent ou se détendent, le ton, l'accent, le volume, et ces doigts plus ou moins près des clés et des touches de nacre, le souffle évidemment, qui semble parfois déborder de l'embouchure et flotter autour comme une buée autonome : ce sont encore des voix, des corps qui se donnent à entendre ici en leurs moindres frémissements et nuances.

 
 
 
 
Eloquents et véloces, insistants et presque insidieux, chuchotant, susurrant, se distinguant l'un de l'autre par l'intensité et l'amplitude de cet incontournable vibrato qui donne au son sa couleur, sa personnalité, mais qui parfois semble se fondre et se perdre dans les profondeurs du timbre, ils sont là, à parler-chanter-raconter des histoires d'amour qui n'ont gardé des mots qu'une empreinte, un creux à la surface des notes. Sinusoïdes et boucles de mélodies, serpentins sonores produits par des outils dont les formes donnent déjà à voir comme un pré-écho des silhouettes musicales à venir.