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Le jazz à New York

Pour des ethnies dont l'histoire est fondée sur la tradition orale, la musique en constitue un maillon important. Très tôt, donc, les gens de couleur de la côte Est s'adonnèrent à cet art, y trouvant même un moyen de promotion sociale, voire, pour les plus optimistes, la possible intégration dans la société américaine naissante. En témoigne la carrière exceptionnelle du " cygne noir ", Elisabeth Taylor Greenfield, ancienne esclave venue du Mississippi qui, en 1854 à Londres, chante devant la reine Victoria. De sorte que les quinze musiciens noirs professionnels, recensés à Philadelphie en 1856, ne sont que la partie émergée d'un mouvement musical foisonnant.

A New York, la situation est encore plus caractéristique. Il existe dans le quartier de " Five Points " un mélange hétérogène, voire hétéroclite, qui témoigne d'une grande activité musicale. Les " Notes of America " (1842) de Charles Dickens dressent un tableau saisissant des festivités du lieu : trompettistes et danseurs qui se produisent dans les dance houses le subjuguent. Ces établissements préfigurent en quelque sorte les " black and tan cabarets " du Harlem de James P. Johnson, du " Lion " ou de Fats Waller.

La Côte Est est donc un monde qui a déjà une pratique culturelle noire vraie lorsqu' intervient l'abolition de l'esclavage. Le ghetto raciste, dans lequel la communauté noire est alors rejetée, provoque une promiscuité géographico - culturelle dont les conséquences sont loin d'avoir été négatives. Plusieurs types de musique, joués par et pour différents groupes sociaux, ayant des traditions diverses et des niveaux de culture inégaux cohabitent et se fondent. Le produit de la synthèse correspond à des besoins selon des formes socioculturelles hiérarchisées, de la plus simple, le blues, à la plus sophistiquée, le jazz. Mais pour que le dialogue s'installe entre tous, un élément commun devait être découvert qui constitue une sorte d'unité de référence musicale propre à l'ensemble de la communauté. Le Swing, cette façon si particulière de percevoir le tempo, fut ce dénominateur commun.

Assez rapidement les lois du marché musical, tant économiques qu'esthétiques, dominé par le monde blanc, font prendre conscience aux musiciens noirs que le mimétisme et l'imitation de la musique blanche ne garantissent pas le succès. Petit à petit, les musiciens noirs se rendent compte que l'originalité réside dans l'authenticité. Cette démarche, qui prend plus d'un demi-siècle pour être formulée par des compositeurs comme Harry Burleigh ou Clarence White, se cristallise en 1909-1910 lorsqu' est créée l'Association Nationale pour le Progrès des Gens de Couleur. Elle trouve son aboutissement en 1919 avec la conférence Panafricaine de Paris, organisée par l'écrivain noir américain W.B. Dubois.

La participation des régiments noirs au premier conflit mondial a très fortement contribué à cette prise de conscience en faisant revendiquer à la communauté des gens de couleur le droit à l'expression de leur négritude. Jim Europe, après son séjour sur le vieux continent, exprime parfaitement cette opinion dans une publication, " Literary Digest " du 26 avril 1919 :  " Je reviens de France plus convaincu que jamais que les noirs doivent écrire de la musique noire. Nous avons notre sentiment racial et si nous essayons de copier les blancs, nous ferons de la mauvaise copie…nous avons séduit la France en jouant notre propre musique et non une pâle imitation. Si nous voulons faire de grands progrès en Amérique, il faut les faire selon notre nature. " Ce chef d'orchestre a établi les fondements de la musique de jazz et des grands orchestres noirs qui connurent la gloire dans les années swing.

Au lendemain de la Première guerre mondiale, le jazz participe à un courant culturel très important pour l'Amérique, New York et Harlem : la Renaissance Noire. Mouvement global de redécouverte des valeurs culturelles traditionnelles du Peuple Noir, il se manifeste dans la littérature, le théâtre, la peinture et la musique. Le jazz est certainement la réalisation ayant le mieux atteint ses objectifs. Contrairement aux autres arts, la musique noire a pu sortir du piège du ghetto et se diffuser dans le pays tout entier mais surtout à l'étranger, la faisant échapper ainsi à la seule pratique américaine et transformant l'exotisme en fait culturel authentique. Plus que tout, cette nouvelle musique a trouvé sur place des alliés majeurs, que même le monde blanc ne pouvait éviter, le disque et la radio.
Ces nouvelles activités sont en plein développement. Les investissements consentis pour les industrialiser sont énormes et demandent à être rentabilisés. Le Jazz par son côté mode, par son caractère populaire et ses faibles coûts de production (les cachets des musiciens sont faibles, surtout lorsqu'ils sont noirs) est un excellent support pour alimenter la machinerie mise en place. Le disque a été l'auxiliaire indispensable du Jazz. Musique improvisée et de l'éphémère, nous n'aurions rien su de lui  sans cette galette noire. Son faible coût de production a aussi très largement permis une certaine démocratisation dans l'accès à la musique. Les effets de la technique n'ont pas été totalement neutres sur l'art ; on peut même affirmer que la forme du Jazz Classique a quelque peu été figée par les contraintes, en particulier par la durée de l'enregistrement limitée, jusqu'à l'ère des microsillons, aux trois minutes vingt cinq secondes.

Quant à la radio, elle fut le porte voix de la nouvelle musique. Lorsque la station KDFA, de la Westinghouse, le 2 novembre 1920 émet d'East Pittsburgh sa première émission, il lui faut disposer de nombreux programmes à des coûts intéressants et susceptibles d'une grande audience. Le Jazz une fois encore fournira la matière, d'autant que ses musiciens acceptent de sa déplacer dans les studios sans se faire prier ; Earl Hines, Teddy Wilson, Erroll Garner. Les gens passent à l'époque leurs soirées à écouter la radio. En 1930, le marché représente 12 millions de familles. Une enquête effectuée à New York révèle que la musique de danse, dont l'essentiel est composé de jazz, représente le quart des programmes radiophoniques.