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Kansas City

A moins de 500 kilomètres au sud ouest de Chicago, Kansas City est au début des années 20 une grande ville à dominante économique rurale. A cheval sur deux fleuves, le Kansas et le Missouri, et sur deux états des mêmes noms, la cité tire l'essentiel de ses activités et de ses revenus de l'agriculture et de l'élevage. En 1930, elle compte deux cent mille habitants. Depuis la fin du 19 ème siècle, la communauté noire y est importante, Marché économique à fort besoin de main d'œuvre peu qualifiée et lieu de concentration de gens de couleur, la ville réunissait toutes les conditions pour devenir un centre important dans l'histoire du jazz.

En effet, la cité est un carrefour :dix huit lignes de chemin de fer s'y croisent, plusieurs axes routiers s'y recoupent et le port fluvial développe une grande activité. En plus, elle a pour maire, Tom Pendergast, un homme dont la façon de concevoir l'administration de sa commune est pour le moins assez originale dans l'Amérique de l'époque ; ouvertement en pleine période de prohibition, il ne fait pas respecter dans sa ville la législation nationale interdisant la vente de l'alcool. Tous les gens de la région y viennent pour consommer les boissons interdites. De sorte que les établissements, pour les accueillir, fleurissent et font fortune, créant par la même une activité pour les musiciens. De la 12 ème à la 18 ème rue, les cabarets foisonnent : le " Sunset ", le " Cherry Blossom ", le " Subway " et quelques autres abritent plusieurs orchestres. Kansas City à la fin des années 20, d'une certaine manière, joue un peu le rôle de La Nouvelle Orléans avant la première guerre.
Très tôt la ville eut de grandes formations. Celle de George Lee avait Budd Johnson
comme saxophoniste arrangeur ; celle d'Alfonso Trent était célèbre avec les trompettistes
Peanuts Holland, Harry Edison, Sy Oliver et le violoniste Stuff Smith. Quant à la formation
de Troy Floyd, elle possédait le grand Herschel Evans (ts) bien avant qu'il ne rejoigne
Count Basie.

L'arrivée de Bennie Moten en 1923 transforme l'univers musical de la ville ; il est une sorte de catalyseur des tendances locales qu'il contribue à synthétiser en ce que les musicologues définiront par le style Kansas City. La concurrence est pourtant forte. Les formations de Zack White, d'Andy Kirk, de Lockwood Lewis et surtout des " Blue Devils " de Walter Page sont très appréciés/ Mais Bennie Moten engage successivement l'arrangeur Eddie Durham (tb), Hot Lips Page (tp), Bill Basie, qu'il fait venir de la Côte Est, et même Walter Page avant de recruter Ben Webster et Eddie Barefield. Même si se dégage déjà une originalité de ce groupe par rapport aux autres, jusqu'en 1934 cette formation conservera encore un style rustique fondé sur les riffs, en fait sur le boogie et le blues qui baignent la musique de cette région. Assez rapidement, le quatre temps régulier (une noire par temps) va devenir le fondement de la pulsion rythmique et donner à l'ensemble le swing si caractéristique de Basie, bondissant, léger et souple à la fois. Dans cette forme, les motifs musicaux d'une section, assez courts et simples, s'étendant sur deux à quatre mesures, décrivant en même temps des figures rythmiques, permettent au soliste d'improviser longuement sur les harmonies du blues/boogie. Les thèmes aussi sont simples, souvent à base de riffs, phrases musicales répétées sur une grille harmonique réduite à l'essentiel ( " Jumpin' at the Woodside " " One O'Clock Jump " etc
 
 
 
 

Bennie Moten est parmi les premiers à avoir développé cette forme musicale, mais il n'est pas le seul. Andy Kirk dirigea aussi un grand orchestre de qualité. Dans ses rangs ont débuté Don Byas, Harold Baker, Mary Lou Williams. Plus tard le rejoindront Lester Young, Ben Webster, Eddie Davis, Howard McGhee, autant de solistes qui feront la gloire du jazz et des différentes formations qui les accueilleront.

Après Harland Leonard, injustement méconnu, le dernier grand orchestre de cette école du Middle West est celui de Jay McShann, qui vient de nous quitter.
Jay McShann est né en Oklahoma en 1909, il s'installe à Kansas City vers le milieu des années trente et forme sa première grande formation vers la fin de la décennie. C'est un pianiste de blues et de boogie assez remarquable qui engage des musiciens non moins brillants : Gus Johnson, Gene Ramey, Paul Quinichette et surtout Charlie Parker. Cette formation vaut par l'ensemble car, avant que le bird ne devienne célèbre, elle fait de nombreuses tournées dans tout le pays notamment dans les grandes métropoles du jazz, Chicago et New York. Pendant une vingtaine d'années après la guerre Jay ne quitte pas la ville, puis au milieu des années 60 il reprend les tournées, en particulier en Europe en compagnie d'Eddie Vinson, faisant redécouvrir un style et surtout une école qui longtemps avait été oubliée même si Basie…car le " Count ", bien que découvert par John Hammond à Kansas City, n'obtint en fait la consécration qu'à New York.

La vie musicale à Kansas City fut, dans l'entre deux guerres particulièrement riche. Cela se traduit par des chiffres impressionnants ; dans un interview, Paul Gunther, affirmait que le syndicat de la ville, qui délivrait les cartes de travail, aurait au milieu des années 30 donné jusqu'à 800 autorisations par an, ce qui démontre le rôle essentiel de ce centre dans l'histoire de la musique noire américaine.