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Storyville est fermée en 1917 sur ordre du gouvernement fédéral ; il n’a pas apprécié que son armée, en instance d’embarquement pour l’Europe, ait été décimée par une vilaine maladie avant que de n’avoir subi le baptême du feu. Privés de lieux de travail, les musiciens orléanais partent vers le nord. Empruntant la vallée du Mississippi la plupart se retrouve à Chicago, sur les rives du lac Michigan. Port important des Grands Lacs, la ville compte près de trois millions d’habitants. La communauté noire est regroupée dans la ceinture noire " black belt " et surtout dans le " South-side " quartiers situés autour des gares de triage au sud de la ville. Chicago prétend, en cette période de prospérité (1919-1929), faire concurrence à New York dans tous les domaines, économique, politique, culturel.
Le Jazz à Chicago







Ville singulière que Chicago en 1920. Les extrêmes se rencontrent et s’y côtoient, apparemment sans
conflit. Pourtant en juillet 1919, de violentes émeutes avaient mis aux prises les communautés noire et
blanche. Le " South-side " miséreux des Noirs est fort différent de Hyde Park ou Englewood ! et pourtant,
dans cette ville qui vient de connaître des troubles graves tout semble aller bien…

Le Chicago musical de ce temps vit une étonnante alchimie. S’y retrouvent, s’y mélangent toutes les formes et tous les genres, tous les régionalismes et tous les nationalismes. Le style classique de la Nouvelle-Orléans domine mais, pauvres hères en quête d’emploi, les chanteurs de Blues du Mississippi, de l’Alabama, du Texas, de Louisiane, de tout le sud sont arrivés avec leurs musiques rustiques et lancinantes. Dans le même temps, les pianistes de boogie-woogie, Albert Ammons, Jimmy Yancey et quelques autres répètent à l’infini de la main gauche les mêmes figures rythmiques et harmoniques pendant que les " Chicagoans ", musiciens blancs de toutes origines, Bix Beiderbecke, Muggsy Spanier, Frank Teschemacher, Bud Freeman, Jess Stacy et quelques autres s’évertuent à oublier leur culture européenne pour jouer comme eux. Et curieusement, dans cette ville qui panse ses blessures, en ces années 20, tous, avec leurs moyens propres, participent à la création d’un patrimoine commun, la naissance d’une musique originale, le Jazz de Chicago.

Les musiciens orléanais, dès leur arrivée, pour les meilleurs et surtout ceux qui savent déchiffrer, trouvent assez facilement un emploi. Le plus difficile pour eux consiste à obtenir leur carte de travail auprès du syndicat local des musiciens. Quelques grandes formations animent déjà la vie nocturne des établissements atteints par les effets des lois sur la prohibition. Parmi ceux-ci le " Erskine Tate Orchestra " compte dans ses rangs Louis Armstrong et Freddie Keppard, Buster Bailey, Earl Hines…le " Doc Cook’s Dreamland Orchestra " a engagé Jimmie Noone, Freddy Keppard, Joe Poston. Ces orchestres sont attachés à des établissements. Avec la prospérité le nombre de ces grandes formations augmente. Ils travaillent d’ailleurs souvent dans des clubs dirigés par ou sous la coupe de la pègre locale, voire nationale et même internationale. Le " De Luxe " sur State street, le " Pekin ", le " Dreamland Café ", le " Monogram Theater ", le " Vendome Théatre " étaient et restèrent longtemps les hauts lieux de ces activités.

Mais petit à petit une nouvelle forme de musique, moins anodine et moins commune, sous l’influence des musiciens orléanais qui dominent la scène avec d’autres courants, commence à s’imposer. Après l’essai de Louis Armstrong à " l’Apex Club ", un petit établissement du Southside, en 1928, Jimmie Noone et Earl Hines remportent un vif succès avec un nouveau genre musical, le Jazz qui finit par s’imposer partout depuis que Louis Armstrong, dans l’orchestre de Fletcher Henderson en 1924 et les pianistes de stride ont découvert et fait triompher cette façon originale de poser les notes sur le temps, le Swing.

A Chicago, les grandes formations de variété perdurent encore quelques années. Mais assez rapidement d’authentiques grands orchestres de Jazz formés et dirigés par de vrais musiciens prennent le dessus. Le premier " Big Band " local de qualité, " Louis Armstrong Stompers " comprend Earl Hines, Honore Dutrey, Tubby Hall…Il se produit en 1927 au " Sunset Café ". L’année suivante Earl Hines reprend le flambeau au " Grand Terrace ". Ce big band, d’une qualité exceptionnelle où joueront Omer Simeon, Darnell Howard, Walter Fuller, Trummy Young, et surtout Budd Johnson, dominera la scène de Chicago jusqu’au début des années 40. Mais plus que tout, le mouvement est lancé, d’autant que plusieurs orchestres, et non des moindres, comme celui de Duke Ellington, viennent défier les gloires locales.