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Le Blues

Le Blues, c'est l'expression d'un peuple - en l'occurrence celui de couleur - qui pendant plusieurs siècles a cruellement souffert. De l'esclavage, tout d'abord, des règles économiques de la société américaine ensuite. L'existence de tous les noirs en Amérique fut marquée par l'expérience raciale de l'esclavage. La mémoire d'une servitude subie dans le passé modela et conditionna leur situation dans le monde.

C'est donc bien de la souffrance de la communauté noire que le blues est né, très vraisemblablement dans la seconde moitié du 19ème siècle.

Contrairement à l'expression anglaise " to be blue " qui signifie " être triste ", le blues n'est pas une musique du désespoir. Cette expression, pour les noirs américains, signifie avoir le courage d'affronter la vie. Beaucoup de blues traditionnels commencent par " Woke up this morning " (je me suis réveillé ce matin). Ce n'est rien d'autre qu'une formule rituelle pour exposer ce qu'est l'esprit du blues, c'est à dire se réveiller, ouvrir les yeux et voir la réalité en face. Les bluesmen, en effet, racontent la vie quotidienne de la population de couleur : les salaires de misère, la discrimination raciale, les déboires conjugaux, le sexe, l'alcool…

Un bon blues expose un problème de manière concentrée et traite un malaise. L'ironie et le sarcasme ne sont pas exempts du blues, la dérision paraît même être le meilleur moyen de dominer une situation critique et d'exorciser tous les fantasmes. Le blues est né au moment où l'ancien Africain s'est considéré comme un noir américain, précisément en adoptant un nouveau langage qui s'insurge contre une situation dramatique.

Dans le Deep South des années 1870, des milliers de travailleurs noirs n'ont pas de domicile fixe. Nombre d'entre eux se déplacent d'une ville à l'autre, d'une ferme à l'autre. D'un point de vue strictement musical, il est clair que les Work Songs (chants de travail) ne correspondent plus au nouvel état d'esprit de la communauté de couleur. L'ancien esclave entre en contact avec la musique blanche et ses formes diverses. C'est la raison pour laquelle le blues se joue différemment selon les régions.

Dans le delta de la rivière Yazoo, à la frontière du Mississippi et de la Louisiane, le blues est très rythmique, avec des riffs puissants, alors qu'en Caroline du Nord et du Sud, il est certes rythmique, mais avec des mélodies se fondant sur des critères harmoniques bien précis et des strophes fixes.
Le blues est né des " field-hollers " et des spirituals. Les field-hollers étaient de vieilles mélopées que les esclaves entonnaient dans les champs pour supporter leur labeur ou se communiquer des nouvelles entre eux. Quant aux spirituals, ils viennent des cantiques chantés au sein de l'Eglise Méthodiste, que les Noirs adopteront et transformeront par la suite.

Ainsi donc, le blues sera au départ une musique exclusivement vocale qui se modifiera avec l'emploi de la guitare, laquelle ne tardera pas à devenir son instrument privilégié. Le chanteur de blues assume le rôle assigné jadis au griot africain qui chante la geste dans sa tribu, il est encore le conteur qui transmet la tradition orale des Noirs, il est le sorcier qui, avec le prêcheur religieux, apporte à ses auditeurs sa part de consolation et leur permet un salutaire défoulement digne des thérapeutes.

Le blues est sensiblement différent selon les Etats où il se pratique, il en va de même des techniques de guitare. Citons le finger-picking (Blind Lemon Jefferson) où la main droite joue les notes graves déroulant la trame mélodique, et le flat-picking (Lonnie Johnson), ensuite, où le bluesman joue note après note. Mentionnons enfin l'emploi du bottleneck, initialement le goulot d'une bouteille que l'on faisait glisser sur les cordes.

Quant à sa structure, le blues est composé d'une série de trois strophes de deux mesures qui riment entre elles et qui sont entrecoupées de passage instrumentaux de douze mesures, ce canevas se répète aussi longtemps que l'exige le contenu du morceau. La première strophe est construite sur l'accord de la tonalité choisie par l'artiste ; la seconde reprend l'air et les paroles de la première strophe, mais elle est construite sur l'accord de la sous-dominante, ce qui amène l'interprète à introduire de subtiles variations mélodiques remplies précisément de " blue notes ". Enfin, la dernière strophe apporte une conclusion aux paroles précédentes et elle bénéficie de l'accord de septième de dominante.