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Le "ALL STARS" de LOUIS ARMSTRONG

C’est vers le milieu des années trente que le jazz commença à changer de costume. Certes, il continua à se donner avant tout comme une musique de danse sensiblement plus épicée que ses collègues. Il continua à se pratiquer, plus fou que jamais, dans les
dancings à la mode, les lieux louches, les grands boulevards de la bonne société
en quête d’émotions. Mais en même temps, il se jeta à la conquête des très
vénérables et très honnêtes salles de concert. En Europe, exotique en diable,
il avait déjà réglé la question, mais là-bas, chez lui….


A partir de 1936, John Hammond avait compris que le jazz, devenant musique de concert à part entière, devait se présenter tel qu’en lui-même, sans les oripeaux de l’honorabilité. Son charme même, ambigü, subtile association du canaille et du plus extrême raffinement, tenait dans ce qu’il ne devait à aucun prix être édulcoré. Carnegie Hall eut l’honneur d’essuyer les plâtres avec Benny Goodman. Les jazzmen revinrent en force toujours à Carnegie Hall, à l’occasion des fameuses rétrospectives de l’Histoire du Jazz " From Spirituals to Swing ". Le pli était pris, les années quarante connurent une pléthore de concerts new look : le jazz envahissait enfin les temples immaculés de la musique sérieuse !


Louis Armstrong, au cours de l’année 1947, donna quatre grands concerts avec
son " All Stars " dans les sanctuaires : deux à Carnegie Hall, un autre au
Symphony Hall de Boston, et puis, il y eut le 17 mai 1947 le Town Hall de New York.


L’an 47 fut pour Satchmo, à bien des égards, décisif. Depuis la fin des années vingt, il se faisait accompagner par de grands orchestres, tant pour le disque que pour la scène. Les big bands se succédèrent rapidement. La longue tournée européenne (1933-1935) confirma à Louis qu’il était sur la bonne voie, en accord parfait avec l’air du temps. De retour au pays, à l’instant où la folie Swing faisait du grand orchestre l’impératif catégorique, il s’assura le concours de la grande formation du pianiste Luis Russell. Chef d’un grand orchestre qui servait le plus souvent de faire-valoir au plus prodigieux des trompettistes de jazz, Louis Armstrong n’en éprouvait pas moins l’envie d’en revenir aux thèmes chéris de l’ère chicagoane, de l’enfance à la Nouvelle Orléans, aux petits comités de ses débuts – des débuts du jazz. En 1945, Louis de passage dans sa ville natale joua, en petite formation, avec son véritable maître : Bunk Johnson. En 1946, Hollywood prépare un film plutôt médiocre " New Orleans " qui permet néanmoins de voir ; Billie Holiday, Woody Herman, Meade Lux Lewis, Kid Ory, Barney Bigard, Zutty Singleton et, naturellement Louis Armstrong…Le succès de ce film confirma à Louis que le temps semblait venu pour ramener sa musique à d’autres valeurs. L’irruption du jeune et iconoclaste be bop précipitera encore le mouvement.
 
 
 
 



Le 8 février, Louis tente un coup d’essai et se présente en première partie avec le petit groupe du clarinettiste néo-orléanais Edmond Hall. Succès. La deuxième partie, avec le big band, se révèle moins intéressante. Louis sait à quoi s’en tenir désormais. Pour les manifestations suivantes, il choisit de jouer en petits comités. Des petits comités au personnel encore changeant, mais dont Jack Teagarden, Arvell Shaw et Sidney Catlett sont déjà les piliers. Le jeune " All Stars " enfin constitué, auquel est venu se joindre Barney Bigard, fera sa première apparition le 13 août 1947 au Billy Berg’s Club de Hollywood. Une page était tournée.


Le concert du Town Hall, le 17 mai 47, c’est Joe Glaser et Edward Anderson qui l’organisent, contre vents et marées. Jack Teagarden, trombone, Peanuts Hucko, clarinette, Dick Cary, piano, Sid Catlett et George Wettling batterie, Bobby Haggart bass, ont été choisis. Un beau concert, qui démarre sur les chapeaux de roues, Cornet Chop Suey, Our Monday Date, Dear Old Southland, Big Butter and Egg Man, Tiger Rag, Sweethearts on Parade, Struttin’ with some barbecue, Saint Louis Blues, I Can’t Give You Anything but Love, Muskrat Ramble, Ain’t Misbehavin’, Save it Pretty Mama, Rockin’Chair, Pennies from Heaven, Do You Know What It Means, St James Infirmary, Royal Garden Blues, Back O’Town Blues, Jack Armstrong Blues.


Guère besoin de souligner que toutes les interventions de Satchmo au long de ce concert, instrumentales ou vocales, sont éblouissantes, malgré une certaine nervosité vite domptée due à la conscience qu’il avait de se trouver à un nouveau tournant décisif de son histoire. On ne manquera pas non plus d’admirer l’autorité superbe de ce monstre de la percussion jazz que fut Sidney Catlett. On n’oubliera pas non plus la belle performance de Teagarden, tour à tour tromboniste et chanteur, que Satchmo considérait comme son préféré.


Le triomphe de ce concert venait de donner naissance au " All Stars " la formation évoluera avec Barney Bigard, Trummy Young, Billy Kyle…sans que la qualité soit altérée. La formation des " All Stars " vivra avec Louis jusqu’à la fin, mais avec lui ainsi que les " Hot Five " et les " Hot Seven " elle restera immortelle.